Ce pied de croix est une œuvre majeure de l'orfèvrerie médiévale, conservée au musée Sandelin de Saint-Omer depuis 1838.
Objet liturgique en forme de dôme surmonté d'un fût carré, il était posé sur un autel et servait de support à une croix mobile (utilisée aussi lors des processions). Il est orné d’émaux sur cuivre doré (poudre d’émail coloré, fondue à chaud sur des plaquettes gravées puis dorées) et de statuettes de bronze doré, en ronde bosse (tridimensionnelles). L’ensemble répond à un programme figuré complexe, en lien avec la crucifixion du Christ, présente sur la croix disparue.
Sur ces émaux, les scènes de l'Ancien Testament préfigurent la Crucifixion et la Rédemption (rémission des péchés par Dieu), en renvoyant à la Genèse (Gn), avec les patriarches Isaac et Jacob son fils ; à l'Exode (Ex) et Moïse ; enfin au prophète Elie dont la vie rappelle par certains aspects celle de Jésus. Ainsi peut-on voir sur la base : la bénédiction de Jacob dont les bras forment une croix (Gn), le signe du Tau sur les maisons (la Pâque) et le Serpent d'airain (Ex) ; sur le fût : Isaac portant le bois du bûcher (Gn), le rocher d'Horeb et la grappe de Canaan (Ex), le signe du Tau sur les fronts des Justes (Livre d’Ézéchiel), Élie et la veuve de Sarepta qui croise deux bâtons. Supports et témoins de cette histoire, les évangélistes, Matthieu, Marc, Luc et Jean, assis sur la bordure végétale de la base, rédigent leurs évangiles (témoignages de la vie, de la passion et du message du Christ). Ils sont inspirés par leurs symboles, l’ange, le lion, le bœuf et l’aigle. Le chapiteau à décor végétal, au-dessus du pilier, s’orne de quatre figures en buste, deux sont les personnifications des deux éléments, comme le prouvent les deux inscriptions gravées sur la face supérieure du chapiteau : l'eau/la mer (homme tenant un poisson, Mare) et la Terre (femme munie d'une bêche, Terra). Les deux autres bustes représentent, pour l’homme levant le bras vers la croix (disparue) le centurion Longin qui, saisit d’effroi, reconnut la divinité du Christ (Mt 27, 54) et pour celui tenant un dragon, la personnification de l’Abîme, symbole du mal, vaincu par le Christ mort pour le rachat du genre humain (rédemption).
Par leur dessin, leurs couleurs adoucies aux effets chatoyants, les scènes émaillées évoquent des œuvres de même technique exécutées à l'abbaye de Stavelot (au sud de Liège), dans les années 1150-1160. Les poses naturelles, les visages expressifs, la souplesse des drapés antiquisants et le naturalisme des évangélistes témoignent ici de l’intérêt grandissant des artistes du XIIe siècle pour l’art antique.
L'œuvre a dû être exécutée vers 1170-1180, sans doute pour l'abbaye Saint-Bertin, à l’initiative probable de l’abbé Simon II (1176-1186), qui entreprit de reconstituer le trésor de l'abbaye. Il s’agit soit d’une commande à un atelier de la région de Liège (Pays mosan), soit l’œuvre d’un orfèvre venu de cette région travailler à Saint-Bertin, à la demande de l’abbé. Cet artiste exceptionnel maîtrisait la technique de la fonte à la cire perdue (évangélistes et petites figures en bronze), moins répandue que la technique du métal repoussé et ciselé (travail au marteau).
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